Préjudice par ricochet : les proches d’une victime grand blessée ont aussi des droits
Quand un proche est victime d’un accident grave, tétraplégie, paraplégie, traumatisme crânien sévère, coma prolongé, polytraumatisme, c’est toute la famille qui bascule. Les nuits à l’hôpital, l’attente, la réorganisation complète de la vie quotidienne, l’arrêt de travail pour s’occuper du blessé, la perte de revenus, le bouleversement psychologique des enfants : tout cela crée un préjudice propre aux proches, distinct de celui de la victime directe. Et ce préjudice est indemnisable.
La loi reconnaît depuis longtemps les « victimes par ricochet », mais ce poste reste massivement sous-évalué par les compagnies d’assurance. Beaucoup de familles ignorent simplement qu’elles ont des droits à faire valoir, et celles qui les connaissent se heurtent souvent à des offres dérisoires. Pourtant, depuis 2022 puis 2024, la Cour de cassation a consacré plusieurs nouveaux postes autonomes qui changent radicalement le niveau d’indemnisation accessible aux familles.
Vous accompagnez un proche victime d’un accident grave ? Appelez le 06 75 28 82 55, première consultation gratuite, déplacement à domicile possible.
Qui est considéré comme victime par ricochet
La nomenclature Dintilhac liste les postes de préjudice des victimes par ricochet, elle ne dresse pas de liste fermée des proches indemnisables. Sur le fondement de l’article 1240 du Code civil (responsabilité délictuelle générale) ou du régime spécial applicable (loi Badinter pour les accidents de la circulation, régime des accidents médicaux, CIVI pour les victimes d’infractions, etc.), peuvent prétendre à une indemnisation :
- Le conjoint, le partenaire de PACS et le concubin, la jurisprudence n’exige pas de mariage ; un concubinage stable et notoire suffit, sous réserve d’apporter la preuve de la communauté de vie (factures communes, baux, attestations).
- Les enfants, qu’ils soient mineurs ou majeurs, vivant au foyer ou non, biologiques, adoptés ou élevés comme tels.
- Les parents, père et mère de la victime, qu’ils soient ou non en cohabitation.
- Les frères et sœurs, la fratrie est reconnue, même si l’assureur tente souvent de minimiser ou contester ce lien.
- Les grands-parents et petits-enfants, indemnisés si un lien affectif fort est démontré (cohabitation, rôle éducatif, fréquence des contacts).
- Les beaux-parents et les beaux-enfants, plus rarement, mais possible lorsque la communauté de vie le justifie.
Le critère central, au-delà du lien juridique, est l’intensité du lien affectif et le caractère effectif des conséquences subies. Un fils majeur qui voyait son père quotidiennement et qui perd cette présence est évidemment plus impacté qu’un cousin éloigné.
Les trois postes principaux du préjudice par ricochet
Préjudice d’affection
C’est le poste le plus connu et le plus systématiquement reconnu. Le préjudice d’affection répare la souffrance morale ressentie par les proches du fait de la blessure de la victime directe : l’angoisse, la tristesse, le bouleversement de la vie familiale, le quotidien transformé par le handicap.
Point important souvent ignoré par les assureurs : la Cour de cassation a jugé, dans un arrêt du 14 novembre 2019 (Cass. 1re civ., n° 18-10.794), que le préjudice d’affection des proches est indépendant de la gravité du handicap de la victime directe. Autrement dit, il ne peut pas être conditionné ou réduit au seul motif que la victime « n’est pas la plus atteinte » ou que « ses séquelles sont modérées ». Dès qu’un bouleversement réel est démontré, le préjudice doit être indemnisé pour ce qu’il est.
Pour les proches d’une victime blessée, le référentiel Mornet 2024 indique que ce préjudice peut être indemnisé par référence au préjudice d’affection en cas de décès. Pour un décès, il propose par exemple 20 000 à 30 000 euros pour le conjoint, 25 000 à 30 000 euros pour un enfant mineur, 20 000 à 30 000 euros pour un parent qui perd son enfant et 15 000 à 25 000 euros pour un frère ou une sœur vivant au même foyer. Ces montants servent de point de comparaison, chaque dossier reste individuel.
Préjudice économique
Si la victime, du fait de l’accident, ne peut plus contribuer aux ressources du foyer comme elle le faisait auparavant, perte de salaire, perte de pension, perte de revenus d’activité indépendante, perte d’aide en nature comme la garde des enfants ou les travaux domestiques, les proches subissent un préjudice économique propre.
Le calcul repose sur la différence entre la situation financière antérieure du foyer et la situation post-accident, projetée sur la durée prévisible de la perte. Concrètement, l’avocat reconstitue :
- les revenus perdus du foyer (salaires, primes, dividendes, revenus de gestion locative, etc.),
- la part de ces revenus consacrée aux proches (calcul dit « des parts de consommation »),
- la durée de la perte (jusqu’au retour à l’emploi, jusqu’à la retraite, ou définitive selon la consolidation),
- la capitalisation par barème actuariel (souvent le barème de la Gazette du Palais).
Pour éviter une sous-évaluation, il est impératif de produire les bulletins de salaire, avis d’imposition, attestations d’employeur et tout justificatif démontrant le standing économique antérieur. Sans ces pièces, l’assureur s’autorise à contester ou minorer drastiquement.
Préjudice extrapatrimonial exceptionnel
C’est le poste le plus stratégique, celui qui fait actuellement la différence dans les dossiers de victimes par ricochet d’un grand blessé. Ce poste est reconnu de longue date aux proches qui partagent une communauté de vie effective et affective avec la victime pendant sa survie handicapée (Civ. 2, 21 novembre 2013, n° 12-28.168).
Par un arrêt de principe du 10 octobre 2024 (Cass. 2e civ., n° 23-11.736, publié au Bulletin), la Cour de cassation a précisé que le préjudice extrapatrimonial exceptionnel des proches d’une victime survivante est un poste autonome, distinct de l’aide par tierce personne due à la victime, même lorsque le proche assure lui-même cette aide au quotidien. L’affaire concernait des parents d’un enfant atteint d’un traumatisme crânien grave, les bouleversements concrets de la vie quotidienne (renoncement professionnel, présence permanente aux côtés de l’enfant, perte de toute vie sociale, transformation radicale du foyer) ne se confondent pas avec la simple souffrance morale du préjudice d’affection.
Dans les dossiers de tétraplégie, paraplégie, état végétatif chronique ou TC sévère, ce poste devient incontournable. Il ouvre une ligne d’indemnisation supplémentaire que les assureurs continuent souvent d’ignorer dans leurs offres, c’est l’un des points sur lesquels une argumentation contradictoire sérieuse permet d’obtenir des sommes substantielles.
Les postes nouveaux issus de la jurisprudence de chambre mixte 2022
Deux arrêts de chambre mixte rendus le 25 mars 2022 ont consacré plusieurs autres postes autonomes que les assureurs continuent de négliger :
- Préjudice d’attente et d’inquiétude des proches, Cass. ch. mixte, 25 mars 2022, n° 20-17.072. Les heures, les jours, parfois les semaines pendant lesquels les proches restent dans l’angoisse de savoir si la victime va survivre, dans quel état elle se réveillera du coma, si elle gardera ses fonctions cognitives, constituent un préjudice autonome. Ce n’est pas absorbé par le préjudice d’affection : c’est un poste à part entière.
- Préjudice d’angoisse de mort imminente, Cass. ch. mixte, 25 mars 2022, n° 20-15.624. Ce poste est subi par la victime directe (la conscience de l’imminence de sa mort dans les instants suivant l’accident) ; il n’existe que si la victime, consciente, décède des suites de l’accident, pour la période comprise entre l’accident et le décès (Crim., 14 mai 2019, n° 18-85.616), et il se transmet alors à ses héritiers. Pour les proches d’un grand blessé encore vivant, ce poste ne joue pas, mais il mérite d’être évoqué pour comprendre l’édifice complet.
Ces deux arrêts ont changé la cartographie de l’indemnisation des victimes par ricochet : avant 2022, l’attente angoissée des heures suivant l’accident était noyée dans le préjudice d’affection ; depuis 2022, elle ouvre droit à une indemnisation distincte.
Comment chiffrer le préjudice par ricochet
Il n’existe pas de barème officiel impératif. Les juridictions s’appuient sur des référentiels indicatifs : référentiels de cours d’appel (variables selon les ressorts) et le barème Mornet édition 2024, le plus récent et le plus utilisé. Pour évaluer le montant total du préjudice par ricochet d’un proche, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte :
- le lien de parenté (conjoint et enfants généralement les mieux indemnisés, fratrie et grands-parents en montants moindres),
- l’intensité et l’effectivité du lien affectif (cohabitation, fréquence des contacts, communauté de vie),
- l’âge du proche (un jeune enfant qui voit son parent handicapé pour le restant de ses jours subit un préjudice projeté sur des décennies),
- la gravité des séquelles de la victime directe (un grand blessé paraplégique avec aide humaine 24h/24 a un impact incomparable sur l’entourage par rapport à un blessé moyennement atteint),
- l’implication concrète dans les soins (renoncement professionnel, garde permanente, aide humaine non rémunérée),
- le bouleversement de la vie quotidienne (déménagement contraint, abandon de loisirs, séparation géographique).
Les offres initiales des assureurs se situent presque systématiquement dans le bas de la fourchette, voire en dessous. Une argumentation circonstanciée, photos à l’appui, attestations de proches, certificats médicaux et calculs détaillés, permet généralement de revaloriser sensiblement.
Les obstacles fréquents posés par l’assureur
Dans les dossiers de victimes par ricochet, les compagnies d’assurance utilisent un panel récurrent de tactiques de minoration. Les connaître permet d’y répondre point par point :
- Ignorer purement et simplement le préjudice extrapatrimonial exceptionnel. C’est le poste le plus jeune, consacré par la Cour de cassation en octobre 2024, et certains régleurs continuent à ne pas le mentionner. Il faut le revendiquer expressément, viser l’arrêt n° 23-11.736 et chiffrer.
- Sous-évaluer le préjudice d’affection en proposant des montants forfaitaires bas, déconnectés des fourchettes Mornet 2024 ou des référentiels de cours d’appel. Souvent, l’offre tient en une ligne sans aucune motivation, et l’assureur compte sur l’absence de contestation.
- Refuser le préjudice économique en l’absence de justificatifs précis (bulletins, avis d’imposition, attestations). Plus le dossier est documenté, plus la marge de contestation se réduit.
- Contester le lien affectif pour la fratrie, les grands-parents, le conjoint séparé ou les beaux-parents. L’assureur exige des preuves objectives (attestations, photos, factures, téléphone, etc.). Sans dossier préparé, ces postes passent à la trappe.
- Confondre préjudice d’affection et préjudice d’attente-inquiétude en n’indemnisant que le premier. Depuis l’arrêt de chambre mixte du 25 mars 2022 (n° 20-17.072), c’est juridiquement intenable : il faut deux lignes distinctes.
- Proposer une transaction « globale » qui noie tous les postes dans un montant unique, rendant impossible toute vérification poste par poste. Refuser systématiquement : exiger une ventilation poste par poste pour chaque proche.
Faut-il faire indemniser les proches en même temps que la victime directe ?
Oui, dans la grande majorité des situations. Mener la procédure conjointement présente plusieurs avantages décisifs :
- Économie de procédure, une seule expertise médicale judiciaire ou amiable, un seul échange contradictoire avec l’assureur, une seule audience le cas échéant.
- Cohérence du dossier, les pièces médicales, les attestations, les comptes rendus d’expertise valent pour la victime directe et les proches, sans duplication.
- Pression accrue sur l’assureur, un dossier qui regroupe la victime directe et 4 ou 5 proches représente un montant total nettement plus élevé, ce qui modifie le rapport de force dans la négociation.
- Expertise médicale conjointe, le médecin expert peut entendre les proches sur leur quotidien, ce qui nourrit directement l’évaluation des postes par ricochet.
Le seul cas où il peut être opportun de scinder la procédure est celui où certains proches contestent un partage de responsabilité, ou lorsque les délais de prescription rendent urgente l’action de l’un d’eux sans attendre la consolidation de la victime directe.
Les enfants mineurs : un cas particulier souvent négligé
Les enfants mineurs sont représentés par leurs parents (titulaires de l’autorité parentale), ou par un administrateur ad hoc désigné par le juge en cas de conflit d’intérêts, par exemple lorsque le parent victime et le parent représentant ont des positions divergentes, ou lorsque le parent représentant est lui-même indemnisable au titre du préjudice par ricochet et risque un conflit avec son enfant.
C’est l’un des postes les plus systématiquement sous-évalués. Un enfant qui voit son père ou sa mère passer du jour au lendemain à un fauteuil roulant, perdre son autonomie, ne plus pouvoir l’accompagner à l’école, jouer avec lui, partir en vacances, subit un bouleversement profond, projeté sur toute son enfance et son adolescence, donc sur des dizaines d’années.
Pour faire valoir correctement le préjudice d’un enfant mineur, il est essentiel de produire :
- les certificats du médecin traitant ou du pédiatre attestant des conséquences psychologiques (troubles du sommeil, décrochage scolaire, anxiété),
- les bilans psychologiques ou les certificats de suivi pédopsychiatrique le cas échéant,
- des témoignages d’enseignants, de proches, décrivant le changement de comportement,
- une description concrète de la vie d’avant et de la vie d’après (photos, agendas, activités supprimées).
Les sommes allouées aux enfants mineurs sont généralement placées sous contrôle du juge des tutelles jusqu’à leur majorité, ce qui les protège efficacement.
Questions fréquentes
Mes parents peuvent-ils être indemnisés alors qu’ils ne vivent pas avec la victime ?
Oui. La cohabitation n’est pas une condition. Ce qui compte, c’est l’effectivité et l’intensité du lien affectif : fréquence des visites, contacts téléphoniques, repas en commun, soutien matériel ou moral, rôle joué dans la vie de la victime. Des parents qui voient leur enfant adulte une fois par semaine et qui le voient devenir paraplégique à 35 ans sont incontestablement victimes par ricochet.
Combien de temps a-t-on pour demander une indemnisation par ricochet ?
Le délai de prescription est généralement de 10 ans à compter de la consolidation des séquelles de la victime directe (article 2226 du Code civil pour les dommages corporels). Pour les victimes d’infractions saisissant la CIVI, le délai est de 3 ans à compter de l’infraction ou 1 an à compter de la décision pénale définitive. Pour les accidents médicaux saisissant l’ONIAM, le délai est de 10 ans à compter de la consolidation. Mieux vaut ne pas attendre : les preuves se perdent, les témoins oublient, et les expertises sont plus difficiles à contredire des années après.
Que se passe-t-il si la victime survit puis décède ultérieurement des suites de l’accident ?
Les proches passent du régime du préjudice par ricochet « victime survivante » au régime du préjudice par ricochet « victime décédée ». Les postes déjà consolidés (préjudice d’attente-inquiétude, préjudice extrapatrimonial exceptionnel pendant la période de survie) restent dus. S’y ajoutent les postes spécifiques aux victimes de décès : préjudice d’affection en cas de décès (montants généralement plus élevés que pour un grand blessé survivant), frais d’obsèques, préjudice économique des héritiers, etc. Les sommes déjà perçues du vivant ne sont pas retirées : elles s’additionnent.
Le préjudice par ricochet est-il imposable ?
Les indemnisations perçues à titre de réparation d’un préjudice corporel ou d’un préjudice par ricochet sont, en principe, exonérées d’impôt sur le revenu (article 81 du Code général des impôts). Elles ne sont pas intégrées dans le calcul des ressources pour la plupart des prestations sociales, mais quelques cas particuliers existent : il est utile de faire valider sa situation par un avocat fiscaliste ou par son centre des impôts avant placement.
Les beaux-parents et le conjoint séparé peuvent-ils être indemnisés ?
Oui, sous réserve de prouver l’effectivité du lien. Pour les beaux-parents, la preuve d’une communauté de vie ou d’un rôle parental effectif suffit. Pour un conjoint séparé de fait mais non divorcé, ou pour un ancien conjoint qui maintient un lien fort (notamment via les enfants communs), une demande argumentée a vocation à aboutir, mais le quantum sera généralement inférieur à celui du conjoint en cohabitation au jour de l’accident.
La fratrie a-t-elle systématiquement droit à indemnisation ?
Le principe est oui, mais l’assureur conteste presque toujours. Pour faire reconnaître le préjudice d’affection des frères et sœurs, il faut démontrer concrètement le lien : photos communes, vacances ensemble, contacts réguliers, soutien matériel ou moral, présence aux moments importants de la vie. Les fratries qui ne se voyaient plus depuis des années auront plus de mal à obtenir une indemnisation significative ; celles qui partageaient un quotidien proche, même adultes vivant séparément, obtiendront une réparation réelle.
Pour une vue d’ensemble de l’indemnisation des victimes lourdement handicapées (tétraplégie, paraplégie, traumatisme crânien grave, polytraumatisme), consultez notre hub indemnisation grand handicap qui regroupe tous nos guides spécialisés.
Maître Anthony Baron
Avocat au barreau de Toulouse, Toque n°267 | Serment 2014 | 4,9/5 sur Google (46 avis en octobre 2026)
Pratique exclusive du droit du dommage corporel. Première consultation gratuite.
Article rédigé par Maître Anthony Baron | Dernière mise à jour : mai 2026
Vous êtes le proche d’une victime d’accident grave ? Appelez le 06 75 28 82 55. Consultez aussi l’indemnisation tétraplégie, l’indemnisation paraplégie, le traumatisme crânien grave et le référé-provision pour fonds urgents.



