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Prejudice par ricochet : les proches d’une victime grand blessee ont aussi des droits

Quand un proche est victime d’un accident grave, tetraplegie, paraplegie, traumatisme cranien severe, coma prolonge, polytraumatisme, c’est toute la famille qui bascule. Les nuits a l’hopital, l’attente, la reorganisation complete de la vie quotidienne, l’arret de travail pour s’occuper du blesse, la perte de revenus, le bouleversement psychologique des enfants : tout cela cree un prejudice propre aux proches, distinct de celui de la victime directe. Et ce prejudice est indemnisable.

La loi reconnait depuis longtemps les « victimes par ricochet », mais ce poste reste massivement sous-evalue par les compagnies d’assurance. Beaucoup de familles ignorent simplement qu’elles ont des droits a faire valoir, et celles qui les connaissent se heurtent souvent a des offres derisoires. Pourtant, depuis 2022 puis 2024, la Cour de cassation a consacre plusieurs nouveaux postes autonomes qui changent radicalement le niveau d’indemnisation accessible aux familles.

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Qui est considere comme victime par ricochet

La nomenclature Dintilhac, referentiel utilise par toutes les juridictions francaises, liste les categories de proches indemnisables au titre du prejudice par ricochet. Sur le fondement de l’article 1240 du Code civil (responsabilite delictuelle generale) ou du regime special applicable (loi Badinter pour les accidents de la circulation, regime des accidents medicaux, CIVI pour les victimes d’infractions, etc.), peuvent pretendre a une indemnisation :

  • Le conjoint, le partenaire de PACS et le concubin, la jurisprudence n’exige pas de mariage ; un concubinage stable et notoire suffit, sous reserve d’apporter la preuve de la communaute de vie (factures communes, baux, attestations).
  • Les enfants, qu’ils soient mineurs ou majeurs, vivant au foyer ou non, biologiques, adoptes ou eleves comme tels.
  • Les parents, pere et mere de la victime, qu’ils soient ou non en cohabitation.
  • Les freres et sœurs, la fratrie est reconnue, meme si l’assureur tente souvent de minimiser ou contester ce lien.
  • Les grands-parents et petits-enfants, indemnises si un lien affectif fort est demontre (cohabitation, role educatif, frequence des contacts).
  • Les beaux-parents et les beaux-enfants, plus rarement, mais possible lorsque la communaute de vie le justifie.

Le critere central, au-dela du lien juridique, est l’intensite du lien affectif et le caractere effectif des consequences subies. Un fils majeur qui voyait son pere quotidiennement et qui perd cette presence est evidemment plus impacte qu’un cousin eloigne.

Les trois postes principaux du prejudice par ricochet

Prejudice d’affection

C’est le poste le plus connu et le plus systematiquement reconnu. Le prejudice d’affection repare la souffrance morale ressentie par les proches du fait de la blessure de la victime directe : l’angoisse, la tristesse, le bouleversement de la vie familiale, le quotidien transforme par le handicap.

Point important souvent ignore par les assureurs : la Cour de cassation a juge, dans un arret du 14 novembre 2019 (Cass. 1re civ., n° 18-10.794), que le prejudice d’affection des proches est independant de la gravite du handicap de la victime directe. Autrement dit, il ne peut pas etre conditionne ou reduit au seul motif que la victime « n’est pas la plus atteinte » ou que « ses sequelles sont moderees ». Des qu’un bouleversement reel est demontre, le prejudice doit etre indemnise pour ce qu’il est.

Les fourchettes indicatives, evoquees par les referentiels de cours d’appel et le bareme Mornet edition 2024, varient principalement selon le lien de parente, l’age des proches et l’intensite du bouleversement de la vie commune. Mais ce sont des fourchettes qualitatives : chaque dossier reste individuel, et un argumentaire solide permet de tirer le montant vers le haut de la fourchette.

Prejudice economique

Si la victime, du fait de l’accident, ne peut plus contribuer aux ressources du foyer comme elle le faisait auparavant, perte de salaire, perte de pension, perte de revenus d’activite independante, perte d’aide en nature comme la garde des enfants ou les travaux domestiques, les proches subissent un prejudice economique propre.

Le calcul repose sur la difference entre la situation financiere anterieure du foyer et la situation post-accident, projetee sur la duree previsible de la perte. Concretement, l’avocat reconstitue :

  • les revenus perdus du foyer (salaires, primes, dividendes, revenus de gestion locative, etc.),
  • la part de ces revenus consacree aux proches (calcul dit « des parts de consommation »),
  • la duree de la perte (jusqu’au retour a l’emploi, jusqu’a la retraite, ou definitive selon la consolidation),
  • la capitalisation par bareme actuariel (souvent le bareme de la Gazette du Palais).

Pour eviter une sous-evaluation, il est imperatif de produire les bulletins de salaire, avis d’imposition, attestations d’employeur et tout justificatif demontrant le standing economique anterieur. Sans ces pieces, l’assureur s’autorise a contester ou minorer drastiquement.

Prejudice extrapatrimonial exceptionnel

C’est le poste le plus strategique et le plus recent, celui qui fait actuellement la difference dans les dossiers de victimes par ricochet d’un grand blesse. Pendant longtemps, le « prejudice exceptionnel » des proches d’une victime survivante etait considere comme inclus, par absorption, dans le prejudice d’affection, ce qui revenait a le neutraliser dans les faits.

Par un arret de principe du 10 octobre 2024 (Cass. 2e civ., n° 23-11.736, publie au Bulletin), la Cour de cassation a opere un revirement majeur : le prejudice extrapatrimonial exceptionnel des proches d’une victime survivante est un poste autonome, distinct du prejudice d’affection, qui doit etre indemnise separement. L’affaire concernait des parents d’un enfant atteint d’un traumatisme cranien grave, les bouleversements concrets de la vie quotidienne (renoncement professionnel, presence permanente aux cotes de l’enfant, perte de toute vie sociale, transformation radicale du foyer) ne se confondent pas avec la simple souffrance morale du prejudice d’affection.

Dans les dossiers de tetraplegie, paraplegie, etat vegetatif chronique ou TC severe, ce poste devient incontournable. Il ouvre une ligne d’indemnisation supplementaire que les assureurs continuent souvent d’ignorer dans leurs offres, c’est l’un des points sur lesquels une argumentation contradictoire serieuse permet d’obtenir des sommes substantielles.

Les postes nouveaux issus de la jurisprudence de chambre mixte 2022

Deux arrets de chambre mixte rendus le 25 mars 2022 ont consacre plusieurs autres postes autonomes que les assureurs continuent de negliger :

  • Prejudice d’attente et d’inquietude des proches, Cass. ch. mixte, 25 mars 2022, n° 20-17.072. Les heures, les jours, parfois les semaines pendant lesquels les proches restent dans l’angoisse de savoir si la victime va survivre, dans quel etat elle se reveillera du coma, si elle gardera ses fonctions cognitives, constituent un prejudice autonome. Ce n’est pas absorbe par le prejudice d’affection : c’est un poste a part entiere.
  • Prejudice d’angoisse de mort imminente, Cass. ch. mixte, 25 mars 2022, n° 20-15.624. Ce poste est subi par la victime directe (la conscience de l’imminence de sa mort dans les instants suivant l’accident) ; lorsque la victime survit puis transmet ses droits, ou lorsqu’elle decede ulterieurement, l’indemnisation peut etre transmise aux ayants droit dans le cadre de la succession. Pour les proches d’un grand blesse encore vivant, ce poste ne joue pas directement, mais il merite d’etre evoque pour comprendre l’edifice complet.

Ces deux arrets ont change la cartographie de l’indemnisation des victimes par ricochet : avant 2022, l’attente angoissee des heures suivant l’accident etait noyee dans le prejudice d’affection ; depuis 2022, elle ouvre droit a une indemnisation distincte.

Comment chiffrer le prejudice par ricochet

Il n’existe pas de bareme officiel imperatif. Les juridictions s’appuient sur des referentiels indicatifs : referentiels de cours d’appel (variables selon les ressorts) et le bareme Mornet edition 2024, le plus recent et le plus utilise. Pour evaluer le montant total du prejudice par ricochet d’un proche, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte :

  • le lien de parente (conjoint et enfants generalement les mieux indemnises, fratrie et grands-parents en montants moindres),
  • l’intensite et l’effectivite du lien affectif (cohabitation, frequence des contacts, communaute de vie),
  • l’age du proche (un jeune enfant qui voit son parent handicape pour le restant de ses jours subit un prejudice projete sur des decennies),
  • la gravite des sequelles de la victime directe (un grand blesse paraplegique avec aide humaine 24h/24 a un impact incomparable sur l’entourage par rapport a un blesse moyennement atteint),
  • l’implication concrete dans les soins (renoncement professionnel, garde permanente, aide humaine non remuneree),
  • le bouleversement de la vie quotidienne (demenagement contraint, abandon de loisirs, separation geographique).

Les offres initiales des assureurs se situent presque systematiquement dans le bas de la fourchette, voire en dessous. Une argumentation circonstanciee, photos a l’appui, attestations de proches, certificats medicaux et calculs detailles, permet generalement de revaloriser sensiblement.

Les obstacles frequents poses par l’assureur

Dans les dossiers de victimes par ricochet, les compagnies d’assurance utilisent un panel recurrent de tactiques de minoration. Les connaitre permet d’y repondre point par point :

  • Ignorer purement et simplement le prejudice extrapatrimonial exceptionnel. C’est le poste le plus jeune, consacre par la Cour de cassation en octobre 2024, et certains regleurs continuent a ne pas le mentionner. Il faut le revendiquer expressement, viser l’arret n° 23-11.736 et chiffrer.
  • Sous-evaluer le prejudice d’affection en proposant des montants forfaitaires bas, deconnectes des fourchettes Mornet 2024 ou des referentiels de cours d’appel. Souvent, l’offre tient en une ligne sans aucune motivation, et l’assureur compte sur l’absence de contestation.
  • Refuser le prejudice economique en l’absence de justificatifs precis (bulletins, avis d’imposition, attestations). Plus le dossier est documente, plus la marge de contestation se reduit.
  • Contester le lien affectif pour la fratrie, les grands-parents, le conjoint separe ou les beaux-parents. L’assureur exige des preuves objectives (attestations, photos, factures, telephone, etc.). Sans dossier prepare, ces postes passent a la trappe.
  • Confondre prejudice d’affection et prejudice d’attente-inquietude en n’indemnisant que le premier. Depuis l’arret de chambre mixte du 25 mars 2022 (n° 20-17.072), c’est juridiquement intenable : il faut deux lignes distinctes.
  • Proposer une transaction « globale » qui noie tous les postes dans un montant unique, rendant impossible toute verification poste par poste. Refuser systematiquement : exiger une ventilation poste par poste pour chaque proche.

Faut-il faire indemniser les proches en meme temps que la victime directe ?

Oui, dans la grande majorite des situations. Mener la procedure conjointement presente plusieurs avantages decisifs :

  • Economie de procedure, une seule expertise medicale judiciaire ou amiable, un seul echange contradictoire avec l’assureur, une seule audience le cas echeant.
  • Coherence du dossier, les pieces medicales, les attestations, les comptes rendus d’expertise valent pour la victime directe et les proches, sans duplication.
  • Pression accrue sur l’assureur, un dossier qui regroupe la victime directe et 4 ou 5 proches represente un montant total nettement plus eleve, ce qui modifie le rapport de force dans la negociation.
  • Expertise medicale conjointe, le medecin expert peut entendre les proches sur leur quotidien, ce qui nourrit directement l’evaluation des postes par ricochet.

Le seul cas ou il peut etre opportun de scinder la procedure est celui ou certains proches contestent un partage de responsabilite, ou lorsque les delais de prescription rendent urgente l’action de l’un d’eux sans attendre la consolidation de la victime directe.

Les enfants mineurs : un cas particulier souvent neglige

Les enfants mineurs sont representes par leurs parents (titulaires de l’autorite parentale), ou par un administrateur ad hoc designe par le juge en cas de conflit d’interets, par exemple lorsque le parent victime et le parent representant ont des positions divergentes, ou lorsque le parent representant est lui-meme indemnisable au titre du prejudice par ricochet et risque un conflit avec son enfant.

C’est l’un des postes les plus systematiquement sous-evalues. Un enfant qui voit son pere ou sa mere passer du jour au lendemain a un fauteuil roulant, perdre son autonomie, ne plus pouvoir l’accompagner a l’ecole, jouer avec lui, partir en vacances, subit un bouleversement profond, projete sur toute son enfance et son adolescence, donc sur des dizaines d’annees.

Pour faire valoir correctement le prejudice d’un enfant mineur, il est essentiel de produire :

  • les certificats du medecin traitant ou du pediatre attestant des consequences psychologiques (troubles du sommeil, decrochage scolaire, anxiete),
  • les bilans psychologiques ou les certificats de suivi pedopsychiatrique le cas echeant,
  • des temoignages d’enseignants, de proches, decrivant le changement de comportement,
  • une description concrete de la vie d’avant et de la vie d’apres (photos, agendas, activites supprimees).

Les sommes allouees aux enfants mineurs sont generalement placees sous controle du juge des tutelles jusqu’a leur majorite, ce qui les protege efficacement.

Questions frequentes

Mes parents peuvent-ils etre indemnises alors qu’ils ne vivent pas avec la victime ?

Oui. La cohabitation n’est pas une condition. Ce qui compte, c’est l’effectivite et l’intensite du lien affectif : frequence des visites, contacts telephoniques, repas en commun, soutien materiel ou moral, role joue dans la vie de la victime. Des parents qui voient leur enfant adulte une fois par semaine et qui le voient devenir paraplegique a 35 ans sont incontestablement victimes par ricochet.

Combien de temps a-t-on pour demander une indemnisation par ricochet ?

Le delai de prescription est generalement de 10 ans a compter de la consolidation des sequelles de la victime directe (article 2226 du Code civil pour les dommages corporels). Pour les victimes d’infractions saisissant la CIVI, le delai est de 3 ans a compter de l’infraction ou 1 an a compter de la decision penale definitive. Pour les accidents medicaux saisissant l’ONIAM, le delai est de 10 ans a compter de la consolidation. Mieux vaut ne pas attendre : les preuves se perdent, les temoins oublient, et les expertises sont plus difficiles a contredire des annees apres.

Que se passe-t-il si la victime survit puis decede ulterieurement des suites de l’accident ?

Les proches passent du regime du prejudice par ricochet « victime survivante » au regime du prejudice par ricochet « victime decedee ». Les postes deja consolides (prejudice d’attente-inquietude, prejudice extrapatrimonial exceptionnel pendant la periode de survie) restent dus. S’y ajoutent les postes specifiques aux victimes de deces : prejudice d’affection en cas de deces (montants generalement plus eleves que pour un grand blesse survivant), frais d’obseques, prejudice economique des heritiers, etc. Les sommes deja percues du vivant ne sont pas retirees : elles s’additionnent.

Le prejudice par ricochet est-il imposable ?

Les indemnisations percues a titre de reparation d’un prejudice corporel ou d’un prejudice par ricochet sont, en principe, exonerees d’impot sur le revenu (article 81 du Code general des impots). Elles ne sont pas integrees dans le calcul des ressources pour la plupart des prestations sociales, mais quelques cas particuliers existent : il est utile de faire valider sa situation par un avocat fiscaliste ou par son centre des impots avant placement.

Les beaux-parents et le conjoint separe peuvent-ils etre indemnises ?

Oui, sous reserve de prouver l’effectivite du lien. Pour les beaux-parents, la preuve d’une communaute de vie ou d’un role parental effectif suffit. Pour un conjoint separe de fait mais non divorce, ou pour un ancien conjoint qui maintient un lien fort (notamment via les enfants communs), une demande argumentee a vocation a aboutir, mais le quantum sera generalement inferieur a celui du conjoint en cohabitation au jour de l’accident.

La fratrie a-t-elle systematiquement droit a indemnisation ?

Le principe est oui, mais l’assureur conteste presque toujours. Pour faire reconnaitre le prejudice d’affection des freres et sœurs, il faut demontrer concretement le lien : photos communes, vacances ensemble, contacts reguliers, soutien materiel ou moral, presence aux moments importants de la vie. Les fratries qui ne se voyaient plus depuis des annees auront plus de mal a obtenir une indemnisation significative ; celles qui partageaient un quotidien proche, meme adultes vivant separement, obtiendront une reparation reelle.

Pour une vue d’ensemble de l’indemnisation des victimes lourdement handicapees (tetraplegie, paraplegie, traumatisme cranien grave, polytraumatisme), consultez notre hub indemnisation grand handicap qui regroupe tous nos guides specialises.

Maitre Anthony Baron

Avocat au barreau de Toulouse, Toque n°267 | Serment 2014 | 5/5 sur Google (43+ avis)

Pratique exclusive du droit du dommage corporel. Premiere consultation gratuite.

Article redige par Maitre Anthony Baron | Derniere mise a jour : mai 2026

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